IPEST : le malentendu récurrent (Par Mohamed Jaoua)

Depuis plusieurs années, l’IPEST attire autant l’attention du public par les revendications de ses étudiants que par les résultats – généralement brillants – qu’ils obtiennent aux concours d’entrée aux grandes écoles d’ingénieurs françaises.

 

Il faut d’abord préciser que la création de l’IPEST en 1991 n’avait pas pour objectif principal d’exporter nos meilleurs jeunes scientifiques vers les écoles d’ingénieurs françaises. Bien au contraire. Nous avions conclu, avec la commission pour la réforme mise en place par le regretté Mohamed Charfi, que la séquence « formation à l’étranger » ouverte après l’indépendance avait pour l’essentiel épuisé ses possibilités historiques. Les retours en Tunisie s’étaient faits rares, et l’écart entre les standards français et celui de l’ENIT, fortement mise à mal par vingt années de troubles à l’université, n’avait cessé de se creuser. Pour que nos meilleurs jeunes  puissent rester ou revenir au pays afin de servir son développement, il était impératif de créer à domicile des formations de qualité équivalente à celles qu’ils partaient rechercher en France. Et pour les convaincre, ainsi que leurs familles, de la qualité de l’offre de l’IPEST, ce dernier se devait d’affronter avec succès les concours d’accès aux écoles françaises les plus prestigieuses : Polytechnique, Mines-Ponts-Télécom, Ecoles Centrales, SupEléc, SupOptique, Ecoles Normales Supérieures.

 

Comment donc, seulement celles-là s’étonnèrent certains ? N’est-ce pas risqué ? Et les écoles du CCP, seraient-elles donc si  mauvaises ? A la première question, l’histoire a répondu que s’il y avait risque et défi à se limiter aux écoles les plus prestigieuses, l’IPEST a su les relever haut la main dès la première session des concours que ses élèves ont passée en 1994, puis il a su transformer définitivement l’essai en 1995 par deux intégrations à l’X et plusieurs autres dans les écoles de rang A. Quant à la seconde question, il suffit  de rappeler que l’objectif n’était pas de former tous nos ingénieurs en France, mais de mettre à niveau notre système de formation d’ingénieurs, en nous appuyant sur le « standard » français d’excellence pour « tirer » le nôtre vers le haut et pour le valider. Sans doute aurions-nous eu la capacité d’envoyer tous nos élèves en France si nous l’avions souhaité, car ils en avaient le niveau. Mais est-ce ainsi que l’on construit une université, une économie, et in fine un pays ?

 

Alors, pourquoi ce malentendu récurrent, ce serpent de mer qu’est la revendication d’accès – avec le bénéfice d’une bourse – aux écoles du CCP ? Parce qu’à partir de 1997, la liste des écoles françaises auxquelles les élèves de l’IPEST ont eu accès tout en bénéficiant d’une bourse n’a cessé de s’élargir. Sans que l’on en comprenne les raisons profondes, car l’époque ne brillait pas par sa transparence.  Est-ce la peur d’éventuels mauvais résultats aux concours des écoles de rang A?  Ou bien un déficit de confiance dans la qualité de la formation dispensée par les écoles tunisiennes, alors même que l’Ecole Polytechnique de Tunisie avait précisément été créée pour réduire l’écart avec le modèle français, et que certaines écoles comme Sup’Com, l’ENIT ou l’ENSI, avaient relevé le défi et commençaient à apparaître aux yeux des élèves de l’IPEST comme des alternatives endogènes crédibles ? C’est à l’histoire de répondre, dès lors que le premier responsable de ce glissement n’est plus de ce monde. Quoiqu’il en soit, les élèves de l’IPEST se sont progressivement détournés du concours national, et le système qui avait été conçu pour les retenir en Tunisie s’est mis à faire exactement le contraire. L’IPEST s’est transformé en une sorte de prépa délocalisée, fonctionnant au profit exclusif  des écoles d’ingénieurs – et des entreprises – françaises, avec les ressources du contribuable tunisien.

 

Il fallait bien mettre un terme un jour à l’anomalie que constituait cette « coopération à l’envers ». Mais chacun sait qu’il est plus facile d’ouvrir une porte que de la refermer. C’est à cette quadrature du cercle que se sont attaqués–sans grand succès – plusieurs ministres de l’enseignement supérieur, et à laquelle l’actuel titulaire du poste fait face aujourd’hui à son tour.

 

Comment s’en sortir ? Certainement pas en retombant dans les errements du passé. Les élèves de prépa ont certes des ambitions aussi légitimes qu’honorables, et celle d’intégrer une école de leur choix – y compris une école du CCP  – en est une, Mais les bourses d’études à l’étranger ne sont pas que des récompenses attribuées aux bons élèves, elles constituent aussi et surtout des instruments au service d’une politique nationale de formation. Les pouvoirs publics sont donc parfaitement fondés à fixer la liste – nécessairement limitée – des écoles étrangères auxquelles l’intégration ouvre le droit. Avec le souci premier de ne pas déclasser leurs propres écoles, mais bien plutôt de les installer dans une saine compétition avec les écoles et les standards européens, une compétition qui les fasse progresser sur le chemin du partage de ces standards.

 

Pour sortir de ce cercle vicieux, il est indispensable de découpler radicalement les deux sujets. Le droit de passer les concours, tous les concours, est un droit inaliénable des jeunes citoyens que sont nos étudiants. Le gouvernement n’a pas le droit d’y interférer en délivrant des dossiers aux uns et pas aux autres, en autorisant celui-ci et en interdisant celui-là,. Ces méthodes là sont d’un autre âge, l’âge d’avant la révolution. Elles ont fait leur temps.

 

En revanche, l’attribution des bourses, la prise en charge des droits d’inscription aux concours, celle de la participation aux épreuves orales, l’organisation des épreuves écrites dans des établissements publics, tout cela relève de la responsabilité des pouvoirs publics. Ceux-ci sont comptables de l’usage – au service d’une politique affichée et en fonction de critères précis – des ressources de la nation, ces ressources que chaque citoyen contribue à constituer en payant ses impôts. Demain, la politique éducative au service de laquelle ces fonds publics pourront être employés sera déterminée par les votes des citoyens. Mais dès aujourd’hui, ce serait l’honneur du gouvernement provisoire que de s’employer à ne pas laisser au gouvernement qui sortira des urnes le cadeau empoisonné d’un dossier d’autant plus explosif qu’il aura été traité sans courage.

 

Mohamed Jaoua

Professeur des Universités, Directeur-fondateur de l’Ipest et de l’EPT ( 1991-1995)


Mohamed Jaoua est Docteur ès-sciences Mathématiques de l’Université Pierre et Marie Curie (Paris VI). Il a conduit les travaux de recherche qui ont fait l’objet de sa thèse d’université puis de sa thèse d’état au sein du Centre de Mathématiques Appliquées de l’Ecole Polytechnique à Palaiseau. En 1983, il rejoint l’ENIT en qualité de maître de conférences. De 1991 à 1995, il travaille – sous l’égide de Mohamed Charfi – à la réforme des études d’ingénieur en Tunisie. Il fonde et dirige le pôle scientifique d’excellence composé de l’IPEST et de l’Ecole Polytechnique de Tunisie. De retour à l’ENIT en 1995, il y fonde le LAMSIN, devenu en quelques années le principal laboratoire de recherche en Mathématiques Appliquées du Maghreb, reconnu à l’échelle internationale. Le LAMSIN abrite notamment la Chaire UNESCO « Mathématiques et développement » dont Mohamed Jaoua est titulaire. Avec quelques amis, il participe en 2003 à la fondation d’Esprit, devenue en quelques années une référence incontournable parmi les écoles d’ingénieurs – publiques comme privées – de Tunisie. Il est ensuite appelé à l’Université de Nice Sophia Antipolis pour y contribuer à la création de son Ecole Polytechnique. Il y met en place la formation d’ingénieur et le département « Mathématiques Appliquées et Modélisation », qu’il dirige jusqu’en 2008. Depuis septembre 2010, il est détaché à l’Université Française d’Egypte, dont il coordonne la Faculté d’Ingénierie.

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